l'art du rien

Lundi 5 janvier 2009 1 05 /01 /Jan /2009 14:34

 (un souvenir d'enfance)

            Avoir une chambre sous les toits. Avec une lucarne qui donne sur un arbre. Un noyer. Qui projette ses bras d’ombres à l’aide de la lune ou bien de réverbères. Peintures chinoises dépouillées à la lumière desquelles on peut rêver et s’endormir. Avec aussi parfois le vent qui participe à la métamorphose. Qui fait danser tout ça sous la fascination des yeux de l’esprit de la tête. 
 

            Pouvoir étudier là la gestuelle des arbres. La plastique de l’esprit. Incroyable. Tout ce qui peut se passer dans l’espace d’un carré. D'une tête. Y faire l’apprentissage des signes secrets et inarticulés que peut proférer ce corps noir dans la pénombre. Apprendre à écrire. Son écriture innée et son alphabet de bois fait de mots pleins de sève. Apprendre à lire. Lecture permise par la lumière qui se dépose en feuille argentée sur l'écorce noire. Plaquant ainsi des reflets brillants sur les profils des formes les plus inouïes et les plus démentes. La lente gesticulation du moindre de ses ongles de ses doigts de ses poignets de ses bras de ses épaules de son torse. Dictée par le vent. Sur le fond gris bleu d’un ciel en morceau. Découpé. Apprendre à décrypter. Déchiffrer. Dessiner. Dans sa tête. Détourer les silhouettes les plus. Amusantes belles effrayantes. Des têtes mobiles. Des faciès en gestation. Images gravées à l’eau forte. De la stupeur. Dans la mémoire. Ca prend des proportions énormes. Les graphismes les plus noirs. Les clairs les plus obscurs. Les aquarelles les plus subtiles. Tout ce qui peut venir frapper aux carreaux du regard le soir. Oui n’avoir vraiment appris à dessiner que là. En compagnie inhumaine d’un presque- soi. Arbre.

 

            Voir ça dans la nuit. Vision quotidienne qui accompagne jusqu’au seuil du sommeil chaque basculement irréversible de l’attention de la veille dans le flou et la torpeur de l’abandon du sommeil. Lui. Gardien psychopompe? Passeur onirique? Qui veille à mon éducation, à la prunelle de mes yeux, à la tourbe de ma conscience? Qui m’observe? En tout cas le support de visions. La matrice de songes. Une fabrique de tableaux et de rêves. Spectacle qu’on ne pourra encadrer. Souvenir qu’on ne pourra fixer. Expérience qu’on ne pourra expliquer. Que pour soi.

 

            Assez là pour s'abstraire. Les yeux submergés par un peuplement de créatures. Penché sur un puits de perceptions. Pour être complètement immergé par les marées répétées du visible. Assez là pour contempler.  Assez là pour se noyer.

Pour ce noyer.

 

 

 

 

Par Thibault Balahy - Publié dans : l'art du rien
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